mercredi 24 mai 2017

Les pavés et le croissant


« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait au cri de Allah Akbar, je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était un kebab. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Roubaix, la vue des clochers de Saint-Denis, la saveur d’un croissant trempée dans un thé à la menthe, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Black M m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais le croissant, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement. »

Ce bon Marcel avait déjà tout compris au commencement du XXe siècle. La France, vieille terre d'immigration, et l'islam, deuxième religion du pays, coexistaient déjà pacifiquement, pour le plus grand bien de tous. D'ailleurs Josyane Savigneau l'a toujours dit !

samedi 20 mai 2017

Quel cinéma !


Je n'aime pas le cinéma, qui n'a jamais pour moi accédé au statut d'art véritable – même si bien sûr il y a de méritantes exceptions. Hier-soir j'ai regardé Exhibition (1975) de Jean-François Davy, avec la fameuse Claudine Beccarie, film que j'avais raté à l'époque. Je n'ai pas peur de dire que je suis plus intéressé par ce genre de cinéma que par celui qui aujourd'hui se prend pour de l'art. Eux, au moins, cherchaient quelque chose, qu'ils étaient très loin de trouver, certes, mais qui continue de pointer son nez sous nos latitudes post-modernes. 

Le sexuel a été aboli, recouvert qu'il est désormais par la pornographie et la médicalisation dogmatique de nos passions et chagrins. Même dans la sphère intime, qu'on croyait un peu protégée du mensonge idéologique, se voit de plus en plus clairement une cécité féroce et désespérée qui gâche toutes les tentatives de rapprochement entre les êtres. 

Le mensonge – très proche de la vérité, comme le plus souvent – n'a jamais été aussi impérial et coalescent. Il s'est largement métastasé et infiltre désormais toutes les strates du discours, des actes, des gestes et des choix, et le désir ne réussit que très rarement à se connaître, empêché qu'il est par une langue totalement soumise à la mort et la répétition.

Tu sais que j'essaie toujours de te parler avec le plus de véracité possible, et pourtant tu ne m'écoutes pas. À la réflexion, c'est peut-être la raison pour laquelle tu ne m'entends pas. Je vois bien que tu n'as aucune idée de ce que tu es, il t'est impossible de le cacher.

« Il se leva, fit un salut et chanta :
Quand on n’a pas ce que l’on aime
Il faut aimer ce que l’on a.
Il fit un salut et se rassit. »

Le problème est de savoir ce qu'on aime. Ce qu'on désire. Quel être est en nous qui désire s'agrandir, pousser vers le ciel, vers l'ombre bienheureuse et la Joie profonde. Ce serait bien s’il y avait moyen de se tirer soi-même de soi-même mais on ne tire que des rêves interrompus et des vers torves qui nous renseignent autant sur le possible et le souhaitable que les livres le font pour les mouches qui volent dans les travées d'une bibliothèque.

On aimerait bien sauter l'inévitable étape de la haine (la haine est évidemment trop dire, mais enfin, disons la haine, pour l'instant…) qui n'est que le signe de notre bêtise propre, cette haine qui suit l'amour défait, malmené, méprisé, ridiculisé, cette amertume affreuse qui suit l'amour comme une traîne inévitable et morbide, mais voilà, c'est impossible. Comment ne pas être amer quand tout nous indique notre propre bêtise, cette bêtise qui immanquablement nous ramène au point de départ quand nous avions soif de voyage. L'amertume n'est en réalité que l'envers de la lucidité, cette clairvoyance qui nous fait à chaque fois (ou neuf fois sur dix) voir les choses très clairement au commencement, dans une lumière crue mais innocente. Tout est donné, dans ces commencements, tout est là, en pleine lumière, il n'y a qu'à voir l'ébauche se détacher du fond. Ce n'est qu'ensuite que la chose se complique de ce brouillage social et psychologique inéluctable qui tient pourtant de la raison et de l'intelligence : on pondère, on accommode, on contextualise, on relativise, et toutes ces opérations qui devraient normalement nous permettre d'apprécier l'autre dans sa complexité et sa singularité nous le font perdre de vue complètement. La vérité s'éloigne du même mouvement qui amène l'intelligence et la parole. Souvent, le plus souvent, l'autre qui se pare de toute cette noble complexité n'est que ce qu'il paraît être et la soi-disant complexité qui l'habille n'est que le flou qu'un regard imprécis et lâche pose sur sa cible.

Pourquoi la haine ? Sans doute parce qu'elle garde en elle encore un peu du goût puissant de l'amour, ce goût auquel il est si difficile de renoncer une fois qu'on l'a eu en bouche. On pourrait bien sûr sauter cette étape et passer directement à l'indifférence qui suivra inéluctablement, on se sentirait plus intelligent, plus civilisé, mais l'amertume, je crois, provient de cette clairvoyance injustement discréditée qui nous donne à chaque fois ce terrible handicap sur le temps de la psychologie. L'oubli et l'indifférence qui l'accompagnent ne sont pas placés très haut dans notre système de valeurs, considérés qu'ils sont comme une faiblesse, comme une lâcheté, comme une impuissance, comme la morne veulerie ordinaire de ceux qui manquent d'ambition ontologique. On le sait, il y a une bêtise de l'intelligence, mais comment appeler cette incroyable bêtise du capon qui se déguise en intelligent — et qui l'est, bien sûr, en un sens, puisqu'ainsi il s'épargne (ou du moins le croit) ? Pourquoi la haine ? Eh bien justement parce que ces mollesses du cœur qui s'effraient d'un rien nous répugnent au-delà de tout ce qu'il est possible d'exprimer, parce qu'on a osé appeler amour un banal élan hors de la voie tracée, parce que le sentiment n'était rien d'autre que du sentimental. Il y a tromperie sur la marchandise, au minimum.

Le sexuel a été aboli ou est en passe de l'être, oui, je persiste et signe. Les femmes qui aiment faire l'amour sont de plus en plus rares. La plupart ne savent même pas de quoi il est question, d'ailleurs. Elles font oui de la tête et des cuisses mais elles sont déjà ailleurs, dans la parlote, dans le commentaire et la résistance intestinale. Je me souviens d'un temps où elles aimaient ça, où nous pouvions nous reposer sur elles du désastre mécanique qui habite presque tous les hommes, un temps où la drôlerie de l'acte favorisait l'improvisation concertante et la modulation humorale, où les mots et les gestes se combinaient en une puissante cocasserie à la fois tendre et désinvolte, joueuse et sérieuse, généreuse et désabusée. Pilule, SIDA, morale, pornographie omniprésente, images imprimées et ordinaires, il n'y a pas que les bordels qui ont fermé. Ce qui s'est rétracté, c'est toute l'imagination merveilleuse liée à la copulation et au désir, c'est ce qu'on nommait "le plaisir", dans les années 70 du siècle dernier. Ils sont tellement peu assurés de connaître ces choses-là, nos puceaux hystérico-numériques, qu'ils réclament constamment des mesures et des preuves, des chiffres et des croquis, l'éjaculation, masculine et féminine, comme un tampon sur l'acte. Montrez-nous le résultat ! Les stigmates. Bander, gueuler, gicler. Eh bien sûr, puisque le cinéma est passé par là ! Montrer l'immontrable, démontrer l'indémontrable, seule la semence-trace crève l'écran-crâne dans lequel nous habitons désormais en permanence. Fais pas ton cinéma, disions-nous, dans les années bénies où les femmes ne songeaient pas à s'épiler la touffe. Partout, on veut aller voir derrière l'écran, en coulisse, on i-érémise la douleur, le plaisir, la jouissance, la pensée, l'angoisse, la trouille, la perpendicularité homme-femme, la biologie des passions, le selfie branlatoire, l'œil n'est plus dans la tombe mais dans le vagin ou le trou-de-balle, belle victoire des atomes sur les cellules, de l'analyse sur la synthèse, du cliché sur l'imagination. Depuis que les adolescentes de tous les pays envoient par cam interposée leur trou du cul en trois dimensions à la terre entière en guise de CV, elles sont retombées en petite enfance, on voit ça aux peluches qui trônent sur leurs lits comme des ostensoirs censés les protéger de la disgrâce terminale. Rien de moins sexuel que ces exhibitions sans limites puisque personne ne touche. On couche virtuel : la vertu est sauve. Les nouvelles prostituées sont protégées des bites par les bits, enfermées dans les crânes technologiques hors-sol à haut débit, la carte bleue directement connectée au clitoris. Noli me tangere, sauf la Finance qui me fait gicler. Encore des frontières joliment abolies. Entre un éjaculat anonyme et une pluie de dollars, ça circule nuit et jour sur toute la planète, bruit liquide indifférencié, ça court dans les tuyaux, mais pas dans les corps. Cinéma ! Ils se font leur cinéma, en réseau, cinéma financé par des milliers de litres de foutre en perte, le Sopalin remplaçant le vagin. Infoutus de s'envoyer une lettre d'amour, ils copulent en croisant des pixels. L'exhibition ne montre plus que la panne générale du système impuissant et sans sujets. La scopophilie globale ne raconte plus d'histoires, elle tourne en boucle, informelle, hubrique plutôt que lubrique. Alors qu'elle recouvre tout, elle éteint tout, elle est un tout qui dissout les individus en une lave stérile et mélancolique. Derrière l'écran il n'y a que des machines, des décors au rebut, des câbles, beaucoup d'argent entassé, et une montagne de cadavres.

Reviens, Claudine ! 

vendredi 19 mai 2017

Épilation


— Mais tu le vois bien, là !
— Où ça ? Non, je ne vois rien !
— Mais si, enfin, regarde mieux !
— Mais arrête un peu, tu n'as pas de poil blanc !
— Mais tu es bigleux, ma parole ! Là, là… Tu le vois, là ?
— Oui, bon, d'accord, t'as un poil blanc, et alors, c'est une raison pour t'épiler la chatte ? 
— C'est le plus grand, en plus !
— Mais on s'en fiche, de ton poil blanc qui mesure dix centimètres. Arrache-le !
— Ah non, ça fait mal !
—…
— … 
— Je te rappelle à tout hasard que pubis signifie "poilu"…

Un alexandrin



Une fois n'est pas coutume :
Laissons parler les sages.

dimanche 14 mai 2017

Malédiction


L'amour inemployé, est-ce que ça s'écrit ou même, est-ce que ça se dit, seulement ?

Je n'écris pas, j'entends. J'invoque les oiseaux, les ombres et la mer alliée au soleil. Je ne recueille que les ossements brûlés du temps en lambeaux, suspendus à l'arbre mort, du temps arrêté parmi les cris sourds d'un crépuscule blanchi d'effroi. Que me servent les fleurs, les parfums, les musiques, le jardin, la pulsation brûlante de la transe et la pourpre odorante de ton sexe, quand la chambre ne parle que d'un retour impossible et d'un deuil interminable ? J'ai beaucoup réfléchi… et je t'ai vue dans le miroir sans me reconnaître.

Noctuelles glacées, vestiges blafards d'une nuit en plein jour, même les yeux fermés et les paumes ouvertes sont impuissants à arrêter les relents frelatés d'une parole démembrée. La carcasse du vivant tombe, tombe, tombe… N'en finit pas de tomber. Les oiseaux sont tristes à mourir. À quoi servent les sentiments ? Leurs échos n'appellent qu'une matière molle, informe, au goût de viande avariée. Disgrâce, répétition, psalmodie des maladresses, la bourse des phrases est au plus bas. La barque sur l'océan s'éloigne sans volonté, mur gris, nuages plombés. Les masses d'eau et l'angoisse s'équilibrent, s'adossent l'une aux autres, comme pour une conversation sans objet. Le si bémol bat sourdement dans le grave, migraine rythmique, et à nouveau les éclairs et les hallucinations. Milliards de tonnes d'âmes en déroute qui jamais n'auront su ce qu'elles espéraient. Pantins qui sortent de leur boîte, le temps d'un refrain. Les lèvres s'agitent, on aperçoit des dents, des langues, le sang qui bat, la viande blanche.

Les corps gonflés flottent à la surface ; de temps en temps, un oiseau vient se poser sur un noyé. C'est l'île joyeuse qui s'offre au désastre. La brume peu à peu recouvre ces abandonnés qui servent de repas. Un pâle soleil rend la cérémonie funèbre indolore. Sa vérité ne réchauffe plus et ces âmes n'ont même pas froid. On est à la porte du ciel. Personne ne peut comprendre. Les lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu au-dessus des hommes dans l'âme qui déborde de dégoût.

Je sais quelle consolation une femme qui souffre peut trouver en moi. 

mercredi 10 mai 2017

K. 331 (2)




« Maintenant, tout est dit. » C'est ce qu'elle m'a écrit, le lendemain, elle, l'incroyante. La mort dit tout, d'un seul coup. Sa voix sèche aspire tout l'air qui enveloppe les individus et leur donne une place dans le monde, qui remplit leurs poumons. Il n'en reste plus pour la parole, pour l'inspiration, pour l'aspiration à, tout est soufflé, brutalement expiré. C'est un vide net : « Tout est accompli. » Renvoyée au presque rien de l'existence, dormir, se nourrir, tenir debout, aller du matin au soir sans s'effondrer, ne pas devenir folle. Les variations de la vie vivante – les mille et une variations – paraissent si vaines, alors, si répétitives, qu'elles semblent ne plus parvenir à être autre chose qu'un horrible bégaiement. Que lui a-t-on enlevé, en lui ôtant son fils ? Quelle pièce de l'organisme a-t-elle été retirée de l'ensemble, qui faisait à peu près fonctionner la fiction qu'on nomme la vie d'une femme ? J'ai entendu sa voix se briser comme du verre. C'est comme si quarante années avaient été rayées d'un seul trait. Elle bégaie. Elle a une voix de petite fille.

La fêlure était déjà là, bien sûr, je le savais. Il y a ce jeu, ce petit jeu entre les phrases, ces silences juste un peu trop longs, ces endroits où la peinture est écaillée. On ne sait jamais ce qui va provoquer la rupture, comment elle va advenir, mais on sait que tout est là, déjà, que tout est en place pour que la tragédie donne le dernier coup, celui qui va faire passer une forme organique, belle, à l'état de pantin désarticulé, qui va faire d'une parole pleine une suite de sons inarticulés, qui va désorganiser l'ensemble qui ne tenait que par très peu de choses, on le voit alors, on le comprend subitement. L'air est dans le mot, qui lui fait mordre la poussière.

La nudité de la musique de Mozart est un impitoyable révélateur, fil sur lequel on marche, qui relie deux rives : le jour, la nuit. Quand on est sur le fil, on sait ce qu'est la vie. Impossible de s'arrêter, impossible de ne pas respirer, de ne pas voir le terme qui approche, le sens a eu à peine le temps de sortir de son sous-bois que déjà il lui faut rendre gorge et revenir à l'état de souffle neutre, le dernier. Que faisait Boris sur ce chantier ?

Oui, les corps sont infinis, ils perdurent, ils passent toutes les frontières, quand ils vont rejoindre l'incommensurable, l'envers du temps, et chaque apocalypse personnelle creuse dans la réalité un gouffre qui aspire toute la vie alentour, faisant sortir le temps de ses gonds. Les enfants sont éternels mais l'éternité est si semblable à la mort…

Elle me dit : « Ils l'ont fait beau, tu sais. Il est beau. » Nous avions essayé nous aussi de rendre notre mère belle, pour son dernier voyage, mais je n'ai pas aimé son air de statue, pourtant, un air dur, minéral, qui ne lui allait pas du tout. Il y a pourtant une vérité, là, dans ce corps rendu à son temps vrai, infini, débarrassé de sa psychologie, délivré d'une vie que nous avions façonnée, aussi, par notre regard et notre amour, c'est-à-dire notre besoin. Quand elle revient me hanter, dans mes rêves, elle est souvent très dure, méconnaissable, et je sais maintenant que celle-ci est aussi réelle que celle-là. La terreur n'est jamais loin. On marche sur un fil. Il est tranchant.

Une mère n'est complète qu'avec la totalité de ses enfants dans son sillage. Ils sont un système stellaire, une structure, une figure, géométrique autant que symbolique, instable dès lors qu'un de ses côtés manque. Tant que le travail n'est pas terminé, elle est incomplète, et dès qu'il est terminé, elle est menacée de cette même incomplétude. C'est la raison pour laquelle une femme est toujours inquiète, même quand elle n'est pas mère, car elle sait obscurément que son destin biologique est de mettre au monde la mort, d'en permettre la présence cachée parmi nous, cette présence qui par contraste nous fait croire à la vie. Il faut bien que ça continue, pourtant, et même qu'on s'amuse un peu : si les femmes sont coquettes et superficielles, c'est précisément parce qu'elles sont les gardiennes du gouffre vers lequel nous nous précipitons avec une joie touchante.

mardi 9 mai 2017

K. 331


Il fait chaud, c'est l'été. L'air brûle, autour d'eux et en eux. Les objets se taisent. Tout est arrêté. Jérôme avait deux ans quand il est mort, Boris vingt-neuf. Mort, vous savez ce que ça signifie ?

Elle me fait fondre en larmes. Malgré la marche turque, c'est ma sonate préférée. Le thème de l'andante est sans doute la chose la plus bouleversante que je connaisse dans toute la musique.

Le 7 mai, je suis tombé dessus par hasard, et je n'ai pas eu envie d'écouter la Tribune des critiques de disques qui traitait de cette sonate. J'ai donc éteint la radio. Comment aurai-je pu me douter qu'il allait mourir à ce moment-là, le jour où la France…

Mozart avait composé cette sonate à Paris, alors que sa mère venait de mourir. Il avait vingt-deux ans. Mon père la joue à ma mère alors qu'ils viennent de perdre leur enfant. En rentrant du cimetière, il se met au piano, et joue le premier mouvement. Je les imagine, au salon, le vieil Erard, le chien, le buste noir de Beethoven, et le pastel de Mozart au-dessus du piano, l'odeur de tabac dans le grand pot de bois, épais et profond. Les autres, où étaient-ils ? Je suis devenu musicien ce jour-là, par fidélité à cette impossible absence. Est-ce qu'il pleure ? Est-ce que Maman reste là, assise, est-ce qu'elle va se coucher, est-ce qu'elle prépare une boisson ? Est-ce que la pensée du suicide la traverse ? Est-ce qu'il lui prend la main, est-ce qu'elle vient s'asseoir près de lui, au piano ? Non, bien sûr, elle est déjà en train de s'occuper du jumeau, Emmanuel, le survivant, et de préparer les trois autres pour le bain. Jérôme est dans son petit cercueil blanc, il est resté seul, là-bas au cimetière, près du chemin de fer. Si beau…


Au téléphone, elle me dit, dans un sanglot : « Même pas… vingt-neuf ans ! ». Pourquoi jouer Mozart dans un moment pareil ? C'est une berceuse. Il faut consoler, bien sûr, mais consoler qui ?

lundi 1 mai 2017

Le petit coussin de velours bleu

Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique. Quand l'oreille est bouchée, quand le corps n'a pas appris depuis l'enfance à laisser passer ce souffle, à lui faire place, au plus profond des organes et des rêves, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, quelque chose qui nous tient éloigné de ces êtres, il y a un-je-ne-sais-quoi dans leur phrasé qui ne correspond pas à notre souffle et à nos aspirations, la pente n'est pas adaptée à la densité de notre chair, la main ne trouve pas la bonne résistance, le bon volume

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité. Je suis persuadé que ce rapport à l'autorité, précisément, fait une grande différence avec les autres arts, sauf pour ce qui concerne le théâtre (le théâtre de textes)

« Tiens-toi tranquille, ô, ma douleur ! » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question ! À quelle distance de la musique nous trouvons-nous ? Voilà la vraie question. Trop près on brûle, trop loin ce n'est pas la peine. Les violonistes posent l'archet sur la corde, c'est-à-dire le souffle sur le cœur vibrant, on ne pourra jamais faire mieux : soufflent sur la flamme 

vendredi 21 avril 2017

Vous n'avez rien à déclarer ?


— Je te la fais courte. La meuf elle te kiffe mais on a un souci avec la thune.

— Tu veux dire que…

— Va bosser au McDo, et ça roule. D'accord ?

dimanche 16 avril 2017

Semaine sainte


Herbe coupée et lilas, jeudi saint. 

Je passerai donc cette semaine sainte seul. Ça ne la dérange pas le moins du monde, elle ne voit pas le problème. 

C'est amusant, ces gens qui vous disent : mais tu n'écris rien de neuf, en ce moment, alors qu'ils ne jettent pas un coup d'œil à ce que vous leur envoyez quotidiennement. 

La parole… cette chose si fragile, si empêchée, si malmenée, si dévaluée, est devenue la "parlol". « J'vous ai dit ça, oui, et alors ? »

Odeur de l'herbe fraîche. Odeur du lilas. Chopin. Mozart. Jus de pommes.

« Tu me manques ! — Arrête de me culpabiliser ! »

Passion, donc. Passion. C'est cela le nœud. La passion de l'herbe coupée, du lilas en fleurs, la passion des chants d'oiseaux, la passion du désir à travers les heures creuses, creusées et pourtant jamais si pleines, inhabitées d'autre chose qu'elles-mêmes.

Si l'on pouvait voir les odeurs, on habiterait à nouveau dans le jardin d'Eden. Mozart. Écrire à neuf. La semaine est toujours sainte, quand on y est comme un enfant perdu qui cherche le sein de sa mère. « Pince-moi le bout des seins. » Par la fenêtre ouverte, je vois le néflier, l'herbe coupée, et j'entends les sons du soir qui vient. Luna est bien tranquille dans sa tombe.

Parfois, on écoute parler quelqu'un, on écoute vraiment, et ce qu'on entend a l'air d'avoir été écrit par trois ou quatre scénaristes différents qui auraient travaillé sans se concerter, comme si notre interlocuteur avait pioché un peu au hasard dans les fiches incomplètes qu'il tient sur sa propre vie.

Si je lui dis qu'elle me manque, qu'est-ce que je veux dire exactement ? La vérité est que je veux surtout qu'elle entende qu'elle me manque.

Le E de dessein, qu'ajoute-t-il au dessin ? Le désir. Cette voyelle muette remet de la chair sur le croquis. Les constellations remarquables s'ordonnent selon un vœu, celui du manque. L'élan de la passion est un destin, celui de la liberté. On peut toujours refuser une passion.

Entre le goût (gusto) et le juste (giusto), il n'y a que peu de choses, de même qu'entre le goût (taste) et le tact (le touché, la mesure). Je suis content d'avoir enfin trouvé, dans le merveilleux Dictionnaire des Intraduisibles, de Barbara Cassin, quelque chose qui me conforte dans mon intuition de toujours. « Ainsi l'abbé Trublet n'accorde un rôle actif au sentiment du beau qu'à ceux qui possèdent une véritable culture : “Les arguments demandant une instruction, il appert que l'appréciation du beau appartient en premier lieu aux gens possédant un goût cultivé : le dilemme est tranché en leur faveur.” Mais la thèse originale de son livre est que plus le goût, c'est-à-dire le goût cultivé, se développe, plus le sentiment et la raison sont appelés à se fondre. » La raison et le sentiment, unis enfin, à force de culture, de goût éduqué, affiné, distingué, mûri par les générations qui ont déposé cette intelligence instantanée au sein de quelques individus.

Lente montée au calvaire. J'ai deux jours de retard sur le programme. Le jour de la Résurrection, j'ai envie de vomir toutes mes tripes. Fièvre intense, douleurs partout, peau gercée comme si l'on l'avait râpée, maux de tête qui empêchent de dormir. Pourquoi est-elle venue dans ma vie ? Pourquoi ? Choral de la douleur. Aucune musique ne m'apaise. Les sons m'arrivent par le cul. La musique me tue.

Fais-moi une place, Luna. 

mercredi 12 avril 2017

Cité Martignac


J'étais chez une vieille amie, psychanalyste de son état, en compagnie d'une femme que j'ai connue et aimée il y a de très nombreuses années. Il y avait là un piano très étrange qui me faisait très envie, et je devais jouer sur ce piano une pièce de Messiaen que je ne connaissais pas du tout. Je décidais donc d'improviser dans le style de Messiaen mais le mari de mon amie surgit dans mon dos et je m'avisai alors que la partition était sur le pupitre et qu'il allait s'apercevoir de la supercherie puisqu'il savait lire la musique, ce qui m'a fait comprendre que la femme que j'aimais était amoureuse du mari de mon amie. Heureusement c'est le moment que choisirent les deux filles de mon amie, très grandes et magnifiques, pour commencer à chanter un duo de Moussorgski, entièrement nues, ce qui fit diversion. Pendant ce temps, devant mon piano, j'étais bien embêté car il n'y avait plus de liquide vaisselle.

Le mari jouait de la trompette. Les filles sont des nymphes. Les touches du piano ne s'enfonçaient pas. Je fabriquais un objet ("artistique"), dans cet appartement tout en enfilade, mais quoi, quel objet ?

J'ai encore dans l'oreille la voix très haut perchée de la cadette, qui téléphonait à son amoureux : « Je n'aime que toi ! »

Le capitaine Haddock et son Fly-Tox : « Celui-là est vraiment très gros ! » (c'est un hélicoptère).

Chants d'oiseaux, accords de quarte-et-sixte. AMEN. Des nymphes, les lèvres du sexe de I, a capella. 

Freud se penche vers moi et me fait un bisou dans le cou. Sa barbe me chatouille, je pousse un cri. Existe-t-une œuvre de Moussorgski pour trompette ?, me demande le Docteur. Je n'en sais rien, que je lui réponds, c'est vous le spécialiste. Et je m'envole en évitant les fils électriques. 

vendredi 7 avril 2017

Partita


Ah, cette partita en si bémol, combien de fois l'aura-t-on écoutée, jouée, entendue, combien de fois sera-t-elle venue en rêve ou au matin nous parler, nous accompagner, nous distraire un moment de la grisaille morne, de la bêtise, de la laideur, de l'angoisse qui creuse les heures ? Charmante, élégante, fine et distinguée comme une belle fille dont heureusement on ne comprend pas la langue, comme son charme est actif, et surtout persistant ! Combien de fois sur le piano on aura lu ces sept lettres, "partita", au milieu des autres partitions, combien de fois on aura vu la sœur travailler la gigue, regardé les mains légères se croiser, et senti dans son corps le charme opérer jusqu'au trouble d'une joie inexplicable mais jamais refusée…

Partita, Lipatti, ces deux mots de trois syllabes souvent prononcés dans une même phrase, les "a" et les "i", dans un rapport inversé, c'est la même tenue aristocratique, racée, l'italien et le Roumain, et les syncopes de l'allemande à la main gauche, qu'on est heureux, quand on a comme amis des personnages tels que ceux-là, musique, rythme, voyelles, danse, soleil, matin frais, après-midi ombrée, et le bel Erard dont on sent encore l'odeur, et Bach, qu'on est heureux ! Fleur de la journée. Élan vital, joie de l'instant éternel.

dimanche 2 avril 2017

Cathédrale engloutie


J'aimerais être une cathédrale qui se laisse engloutir par des flots lents. Mais je reçois des coups de pied dans les tibias ; heureusement pour moi. Douleur de l'œillet froissé, douceur de ton cul, la chair molle mais précise, le givre des muqueuses cuivrées, l'odeur poivrée, divine, je mets mes mains sur ton ventre et tu t'endors, ma queue dans ton dos, virgule asphalte en étoile cambrée. Enlacement. Prison. Fonds marins. La nervure du souffle inversé lourd, tenace, océan de la pensée recourbée sur elle-même, liquide écrin. 

Quelques phrases plus loin, il se mit à écouter "Voiles", de Debussy, joués par Richter et se tira une balle dans la bouche. 

vendredi 17 mars 2017

Le goût



« Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est le nec plus ultra de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les facultés. »

Lautréamont

mardi 14 mars 2017

L'Ancien Temps en treize points



1. Jadis si je me souviens bien, on pouvait demander son chemin à un agent de police, et on pouvait même lui demander de nous protéger de la racaille.

2. Mon père m'a raconté qu'il avait étudié la musique dans un conservatoire. Les étudiants tentaient alors d'être les meilleurs, dans leur discipline (violon, piano, solfège, harmonie, contrepoint, composition), sous la férule d'un maître, et rivalisaient de volonté pour surclasser leurs condisciples sans la moindre vergogne. Je ne sais jusqu'à quelle date exactement ces établissements scabreux ont subsisté, mais fort heureusement, il n'en reste aujourd'hui plus aucune trace.

3. Au XXe siècle, en France, on avait des écoles, des institutions où les élèves apprenaient à lire, écrire, compter, l'histoire et la géographie, et quelques bribes de science. C'était bien primitif et inégalitaire, et il fallut vite se débarrasser de ces institutions qui promouvaient ce qu'en ce temps-là on nommait ridiculement "les bons élèves". On a parfois du mal à s'imaginer de quel passé obscur nous sortons !

4. Un ami légèrement passéiste me parle avec beaucoup d'émotion d'une chose qu'il m'affirme avoir connue naguère : les hôpitaux. Des bâtiments où l'on pouvait paraît-il aller se faire soigner gratuitement par des médecins diplômés et compétents. Je l'écoute poliment mais je ne suis pas dupe. Encore un qui fantasme un passé idéalisé !

5. Vous vous souvenez des pompiers ? Vous savez, ces gens avec des casques qui venaient éteindre le feu chez vous ?

6. On peine à le croire, mais il y eut dans le passé des morceaux du territoire français dans lesquels on avait implanté des commissariats !

7. Dans les années lointaines de ma jeunesse, on avait plaisir à prendre le métro, à Paris.

8. Je sais bien que je parle d'un temps que personne n'a connu, mais jadis, à la télévision, la langue parlée était le français.

9. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les journalistes furent autrefois des gens relativement instruits qui ne coupaient pas la parole à leurs invités.

10. Quelqu'un m'a dit que la province était jadis majoritairement composée de quelque chose qu'on appelait la campagne. La campagne ne ressemblait ni à la ville, ni à la banlieue, ni à une zone commerciale, ni à une zone pavillonnaire. On peine à imaginer cette campagne

11. J'ai rencontré il y a quelques jours un homme qui a compris de quoi je parlais quand j'ai prononcé le mot musique !

12. Je me souviens encore de la Tribune des critiques de disques, l'émission d'Armand Panigel, à la radio, que nous écoutions le dimanche, mon père et moi. Oui, en ce temps-là, on pouvait écouter la radio à plusieurs…

13. Je vous parle d'un temps où on laissait la maison ouverte quand on la quittait. Personne n'aurait eu l'idée d'entrer sans y être invité.

mardi 28 février 2017

Questions



Comme on a tendance à entendre les questions des autres selon les réponses qu'on veut y apporter, il est à la fois plus simple et plus honnête de ne répondre qu'aux questions qu'on met soi-même dans la bouche des muets qui ne nous écoutent pas.


samedi 25 février 2017

Gesangvoll, mit innigster Empfindung



C'est toujours le samedi que les grandes catastrophes arrivent. Saturne doit y être pour quelque chose, j'imagine. Le gazon continue à pousser, imperturbable ; on le voit frémir doucement sous le vent. Le ciel est bleu, le fond de l'air est frais, la lessive sèche sur son fil jaune, la voiture démarre du premier coup. Rien n'a bougé. Il reste du gewurztraminer au frigo. La lumière commence à baisser. Que peut-il sortir de tout ça ? J'écoute le troisième mouvement de l'opus 109 de Beethoven. Que peut-il sortir de tout ça ? La lumière commence à baisser. Rien n'a bougé. Rien ne bouge, quand s'élève le chant, il n'y a pas à élever la voix, sur le fond des accords, dans la mesure à trois temps. C'est toujours le temps qui avance, ou plutôt, c'est le temps qui pèse sur le monde qui va, mais qui pèse sans ralentir aucunement la marche du monde, qui simplement lui donne cet éclat déchirant d'aller-simple vers la mort. On n'en reviendra pas. On peut encore écouter quelques variations. On peut encore regarder le gazon frémissant dans la lumière qui baisse, on peut encore éprouver la fraîcheur du vin blanc, la solitude merveilleuse et terrifiante, l'amer de ce qui reste, l'amer de l'absence, l'amer du silence qui prend forme et s'impose, là, comme une roche éprouvant sans frémir le passage du temps. Là-contre… Là-contre, tu sais, il n'y a plus rien. Mi majeur est cette tonalité dont la lumière est celle que les yeux des morts perçoivent même quand leurs yeux sont mangés d'asticots. Plus rien ne bouge. Dans le grand trille de la fin, c'est le temps lui-même qui prend la parole, qui, enfin, devient visible et dur comme le rocher, débarrassé qu'il est de son devoir, de son mètre. Rien n'arrive jamais, le samedi, que le chant infini de l'absence. 

Et même au-delà du chemin il faudra se remettre à marcher…

mercredi 15 février 2017

Saint Valentin



Ce soir à Carrefour, j'en ai laissé passer deux. Deux hommes à bouquet. Ils n'avaient que ça, alors que j'avais des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. La caissière leur a proposé d'enlever l'étiquette. Ils ont accepté, en plaisantant. Elle ne m'a pas proposé d'enlever le prix sur les poireaux, ni sur le pâté. Je n'ai rien dit. On n'a pas plaisanté. J'ai pensé à Sophie Flamand, et je me suis dit que ma bourgeoise elle allait pas être joise. Je suis pingre et aigri, et le jour de la saint Valentin, j'achète des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. Et les caissières ne plaisantent pas avec moi.

— Mais tu sais, Chérie ! Avec le céleri, on peut faire des trucs…

lundi 19 septembre 2016

Les jolies femmes et l'imagination



La phrase de Proust la plus stupide est sans doute : « Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. » D'abord, il n'est pas question que nous laissions les jolies femmes aux autre hommes, qu'ils aient ou non de l'imagination, ensuite je crois qu'il faut au contraire beaucoup d'imagination pour aimer une jolie femme, et peut-être même… pour la trouver jolie, car la beauté secrète elle-même ses anticorps. Retrouver une femme jolie sous la jolie femme, voir de la beauté dans la belle femme, demande un regard aigu, un regard qui sait se débarrasser de lui-même

Il faut peut-être plus d'imagination pour aimer une jolie femme que pour aimer une femme quelconque. La beauté, très souvent, s'est déposée sur la jolie femme comme en poussière, ou comme en vernis, ou comme en pâte. Elle a pris. Elle a durci. Elle empêche de voir la femme. Elle contraint celle-ci. La beauté d'une femme se dépose sur son être comme un sédiment qui peut aller jusqu'à la rendre invisible (c'est le sédiment, qu'on voit, pas la beauté vivante). Les formes qu'elle a prises encerclent le regard, le regard de l'homme et le regard de la femme. C'est un peu comme si la beauté de la femme l'avait à force empêchée de jouir librement de sa beauté. Elle n'ose plus sortir de son image, de peur de briser la forme, le miroir, le désir et son double mouvement. 

Le vrai regard n'hésite pas à se débarrasser de lui-même, de lui-même car il est toujours en retard sur l'événement, sur la vérité, il mue constamment, et doit se débarrasser de ses peaux mortes s'il veut aller au présent. Une belle femme n'est pas une belle femme dans l'instant ; elle l'est dans le temps. Sa beauté est un chemin, un paysage, une durée, une utopie. Le présent, s'il veut être vraiment présent, doit s'inscrire dans cette durée. Comment être belle sans se le demander à chaque instant ? 

La beauté doit être infinie pour être réelle. Si elle est finie, circonscrite, placée, elle est morte. Elle ne doit pas avoir de limites intangibles. On ne doit pas pouvoir l'assigner à telle ou telle place, tel ou tel trait, elle doit circuler, aller toujours plus vite que le regard. C'est comme la musique : vous l'entendez au présent, mais elle est déjà ailleurs — et elle est encore ailleurs ; incoercible. Les pères apprennent l'infini aux garçons ; l'infini et la musique ; c'est une manière de les préparer aux femmes. Pour l'infini, comme pour la beauté, il faut de l'imagination. Il faut ajouter, et ajouter encore, faire apparaître tous les visages sous le visage, tous les ventres sous le ventre, toutes les cuisses, toutes les peaux, il faut composer. Composer et écouter.

vendredi 2 septembre 2016

J'apprends à parler


1. Les décideurs innovants sont les pionniers d'un monde neuf. Porteurs d'un imaginaire résilient et ouvert sur le monde, ils investissent les nouveaux secteurs d'activités en impulsant de la compétitivité créatrice en résonance avec la diversité inter-générationnelle et inter-culturelle qui irrigue des projets aux schémas directeurs fédérateurs. Que ce soit dans la filière animation culturelle, dans celle des nouvelles technologies, ou encore dans celle de l'audiovisuel de troisième génération, on voit émerger au quotidien des professions qui ont pour finalité de prendre soin des individus et de contribuer à recréer du lien entre eux. Les réseaux citoyens et l'immensité de ses possibles font sens par-delà les résistances et les peurs afin de contextualiser des programmes à échelle humaine, programmes qui vont dans le sens d'une ouverture maximale aux différentes scènes engagées d'une contemporanéité sans concession. Au jour d'aujourd'hui, il est clair que les énergies déployées se mobilisent toutes en faveur d'un développement équitable et respectueux de l'environnement, sans que cela impacte durablement les traditionnelles solidarités sociales. 


2. Au quotidien, la gestion des foules est, pour un décideur, un problème qui peut impacter durablement sa résilience et la convivialité de son environnement familial. Bien que la réalisation de soi à l'intérieur de la cellule familiale soit un objectif primordial dans l'espace citoyen post-moderne, il n'en demeure pas moins que certaines pratiques à fort coefficient d'autorité peuvent sur la durée avoir des conséquences invalidantes sur le capital-santé de la belle personne en recherche d'autonomie affective. Les modes de gouvernance doivent être repensés en lien avec la conscience écologique globale des créatifs qui sont susceptibles de buguer, à l'instar des autres acteurs de l'écosystème démocratique. Si l'attractivité de ce questionnement n'est pas optimisé dans un futur proche, il se pourrait qu'il faille poser un diagnostic qui pourrait aider à mettre en phase les discrépences des dispositifs pulsionnels dans les espaces de liberté, même si les thérapies comportementales n'ont plus la dimension innovante qui les avaient propulsées sur le devant de la scène sociale. Ce qu'il faut bien intégrer, c'est que bilanter les archaïsmes est une nécessité qu'il faut gérer sans états d'âme et même accompagner d'une dénonciation impitoyable tant dans la famille recomposée que dans les structures atomisées qui gravitent autour des pratiques ancestrales comme des satellites géostationnaires qui à l'occasion jouent un rôle de perturbateurs hormonaux dans le corps social. Il convient d'effectuer une sorte de tri sélectif et de travail de deuil proches du langage machine dérangeant tel qu'il nous a été légué par les sciences de l'information. C'est à ce prix que nous parviendrons à éradiquer les radicaux libres de l'apprenant citoyen et que nous investiront les derniers bastions de la pensée unique enfin libérée d'une ruralité fermée sur elle-même qui a placé le curseur sur une actu d'un passéisme révélateur. 


[non utilisés : info ; devoir de mémoire ; trouple ; revisité ; patrimoine universel de l'humanité ; nappes phréatiques ; couche d'ozone ; pervers narcissique ; scientificité ; mémo ; agent de nettoyage ; agronomie ; connectique ; procréatique ; biotopes ; terminaux ; acides gras insaturés ; intelligence artificielle]

vendredi 26 août 2016

Quelles listes ?



Si l'on écrit pour ceux à qui l'on doit expliquer ce qu'on écrit, c'est déjà la moitié du plaisir qui se perd. 

Le mot est toujours un embranchement, un nœud, un écho, un miroir, un carrefour, un rond-point, un  vase, un réceptacle et une (res)source, une reprise. Il recueille ce qui vient de plus haut ou de plus loin que lui et le redistribue en aval, vers les côtés, en étoile, en arborescence ; il laisse se diffuser, à travers lui, des mots, d'autres mots, des phrases, des idées, des concepts, des récits, des noms, des lignées, des paysages, des heures, des sons, des désirs, toute une magie efficiente qui provient du souffle et de la mémoire diffractée.

« Vous n'avez aucune considération pour ceux qui vous aiment. »

Le terme, comme son nom l'indique, est un terme, une fin. Il referme l'aventure du souffle multiplié des histoires personnelles et met un terme à la présence réelle. Le terme manque de bêtise et d'histoire, il est trop intelligent, et ne sait que se substituer exactement à la chose qu'il d-écrit. Un terme décrit, un mot écrit. Un terme reçoit et s'immobilise, un mot diffuse et se met en marche. Le terme est transparent, et laisse voir la chose, le mot tire de son opacité un surcroit de sens dont il vêt l'objet ou le sujet.

Il n'est pas neuf heures du matin mais dans l'étreinte du réel et de son absence c'est comme un chemin qui se dégage du chaos. 

« J'aimerais tellement vous avoir à dîner ! Ce serait un tel plaisir ! Mais, par pitié, n'amenez pas votre petite amie, si vulgaire, et ne parlez de rien. Contentez-vous d'ÊTRE. Votre être est si rayonnant, si singulier, savez-vous ! Votre PRÉSENCE seule est un enchantement. Il serait dommage de la gâcher avec des paroles. Je suis d'ailleurs certaine que vous les regretteriez, ces paroles. Ne dites pas le contraire, je vous connais mieux que vous ne vous connaissez. Laissez-moi parler pour vous. Je ferai en sorte que tout le monde vous aime. C'est mon TRAVAIL. »

J'adore ces gens qui ne parlent littéralement de rien, et qui, dès que vous commencez à parler de quelque chose, vous disent précipitamment et de manière très insistante: « Et si on passait à autre chose ? ». 

Je lui dis : « J'aime les listes. » Elle me répond : « Quelles listes ? » 

À terme, il était fatal que le mot soit prononcé. Le corps est toujours au-delà du corps, une semence sémantique faite de phrases imprononcées. Obscurément, les heures se tassent sur elles-mêmes, lasses, tournoyantes, mornes. L'inintelligible revient comme une théorie obstinée, désertée, étouffée de chaleur. Autre chose ? Les sens éveillés et l'esprit endormi. Cuisses lourdes, huileuses, offertes au soleil. En la femme la nature est toujours en travail, surtout en son repos : flaques de voyelles liquides. On ne pourrait pas écrire deux phrases de suite si l'on donnait la parole à la Vérité. Tracez donc une ligne droite à l'intérieur du corps humain, pour voir quelle étrange loi vous établissez ainsi. 

mardi 23 août 2016

La smilangue



« Pour conclure ce chapitre, je ne vois plus à réfuter qu'un dernier argument des détracteurs de la novlangue. Selon eux, la rapidité de son renouvellement l'apparenterait à ces idiomes sauvages où ne s'exercent aucune autorité de la tradition, faute d'une langue littéraire pour la fixer, et où le changement est donc si précipité que les vieillards ne comprennent plus les jeunes gens. »

C'est Jaime Semprun qui écrit cela à la fin du quatrième chapitre de son livre, Défense et illustration de la novlangue française. Tout est là. Nous le savons tous, la littérature a aujourd'hui perdu la partie. La France n'est plus une patrie littéraire. Il y a encore des lecteurs, certes, mais ce n'est plus la littérature qui les intéresse. Dans le meilleur des cas, ce sont les livres, des livres

Il n'est pas besoin d'aller chercher plus loin : si la langue commune n'est plus, c'est tout simplement parce que la littérature a cessé d'informer la vie. Elle était le repère, le point fixe (bien qu'infiniment changeant, mobile, divers), le nerf, la référence de la langue. Sans elle, la langue perd sa boussole, sa raison, son centre de gravité, sa direction, et une grande partie de sa vérité. 

François Mitterrand, quoi qu'on pense de lui par ailleurs, aura été notre dernier président littéraire. On peut donc dater de 1995 le décès officiel de la France patrie littéraire. Vingt ans plus tard, on mesure les effets de ce divorce. Le désastre aura été très rapide, même si bien sûr les prémisses de cette catastrophe remontent aux années soixante. 

Jaime Semprun, dans son ironie féroce, est encore trop mou, ou trop optimiste. Il croit que les vieillards ne comprennent plus les jeunes gens, mais il n'a pas eu le temps de voir ce que nous constatons aujourd'hui : que ce ne sont pas seulement les vieillards qui ne comprennent plus les jeunes gens, mais que les vieillards ne se comprennent plus entre eux, et que les jeunes gens, quant à eux, n'espèrent même plus se comprendre, hormis par le truchement de la smilangue, cet ensemble de signes qui sont à la langue ce que le big mac est à la cuisine ou la pornographie à l'amour. J'ai eu, comme tous, j'imagine, l'occasion de me frotter à une authentique smilangue, cet été, et j'en ai retiré la certitude que les principales victimes de cette novlangue sont les jeunes eux-mêmes, qui ne se comprennent plus eux-mêmes. Et quand je dis "eux-mêmes", je ne veux pas dire qu'ils ne se comprennent plus entre eux, mais bien qu'ils ne se comprennent plus eux-mêmes. On les voit articuler des phrases dont ils ne comprennent pas le sens, ce qui a entre autre cette conséquence très amusante, qui est que s'ils répètent la même phrase, exactement la même, elle n'a bien souvent déjà plus le même sens qu'auparavant, à leurs oreilles. 

Il fallait un point d'ancrage extérieur à elle-même pour que la langue ne redevienne pas un simple instrument de communication, même pas efficace, il fallait un détour, il fallait une instance supérieure, donc une hiérarchisation acceptée et intégrée par tous, même d'une manière inconsciente. Quand l'Égalité devient le fin mot de tout, la langue ne peut que se dissoudre dans une poussière de langues. Et c'est à ce moment-là qu'on se rend compte de tout ce que tient la langue, de tout ce qu'elle fait tenir ensemble, et qui dépasse de très loin les seules nécessités de la communication. 

La langue littéraire n'est pas (seulement) un fixatif, elle est aussi et avant tout un irremplaçable lieu commun, une terre nourricière, vivante, désirable.


vendredi 19 août 2016

Savoir-vivre (ensemble)



Nous n'avons plus de langue commune, nous n'avons plus de culture commune, nous n'avons plus de mœurs communes. Chacun parle comme il veut, chacun s'habille comme il veut (à l'école, dans les administrations, dans les salles de spectacles, dans les églises, dans tous les lieux publics), il ne faut donc pas s'étonner que certains en profitent pour s'engouffrer dans la brèche ouverte par la "libéralisation des mœurs" qui est l'autre nom de la désagrégation sociale. Les codes vestimentaires musulmans sont des drapeaux et des symptômes, certes, mais ils ont pris la place qu'on voulait bien leur donner. Si les codes vestimentaires européens avaient subsisté (mais on pourrait en dire autant des manières de table, de courrier, de conversation, de toutes les "manières" (et de tous les codes)), ils auraient facilement barré la route (comme c'était encore le cas dans les années 60) à ceux qui nous viennent d'Afrique ou d'Arabie.

Les mœurs, voilà le point central, celui auquel on en revient toujours. Les "mal-élévés", les "sans-gêne", ce sont ceux qui ne savent pas s'adapter aux mœurs du pays dans lequel ils s'installent. Savoir s'adapter aux mœurs de l'endroit que l'on visite ou dans lequel on prétend vivre est la moindre des politesses et c'est ce qu'on nommait naguère le "savoir-vivre". Ce n'est pas de "vivr'ensemble" que nous avons besoin, c'est de savoir-vivre. (Il ne s'agit ni d'égalité, ni de droits, ni de lois, au sens strict, il s'agit de mœurs, de coutumes, de traditions, de civilisation.)

Il ne faudrait pas croire qu'il s'agit d'un sujet annexe, ou secondaire. C'est même tout le contraire. C'est parce que le savoir-vivre a disparu que des sans-gênes hystériques (et historiques) ont pu croire qu'ils avaient le droit de s'installer ici comme s'ils se trouvaient chez eux. Quand vos voisins ont commencé à mettre de la musique à fond sans se soucier de savoir s'ils vous dérangeaient, c'est à ce moment-là que quelque chose s'est cassé dans la mécanique urbaine et sociale française, et c'est à ce moment-là, comme par hasard, qu'on a commencé à croire qu'on pouvait "intégrer" des peuples, et non plus des individus. 

L'islam parle fort, toute la journée, toute l'année. Nous n'avons plus dans les oreilles et dans le regard que des signifiants musulmans. Il n'est plus question que de cela. Que ce soit à la plage, à l'église, dans la rue, à l'Assemblée nationale, à la télévision, à la radio, dans les journaux, sur Facebook, et même dans les conversations privées, cette question, ce bruit de fond, a pris toute la place. On en tombe du lit. Ah, ce sont les Libanais, qui doivent rire sous cape, en nous voyant nous prendre les pieds dans les burkinis, entre deux serviettes de plage ! Ils nous avaient pourtant prévenus, il y a fort longtemps.

mercredi 17 août 2016

La langue de chacun et celle de personne



La langue avait eu du mal à appartenir à tous, mais il fut une époque où c'était à peu près le cas, je m'en souviens. Puisqu'elle appartenait à tous, elle était notre bien commun, au même titre que nos paysages, nos églises, nos frontières et notre nourriture. Cela permettait de voyager d'une province à l'autre, d'une classe sociale à l'autre, d'une classe d'âge à l'autre, d'un niveau de langue à un autre niveau de langue, et de parvenir à se comprendre sans difficulté majeure, même s'il y avait des particularités qui signalaient les régions, les classes, les âges, les situations, et parfois marquaient des antagonismes souvent profonds et quelquefois violents entre ceux-ci. Les années 60 et 70, pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici, ont transformé notre rapport à la langue en profondeur. Celle-ci a cessé petit à petit d'appartenir à tous pour appartenir à chacun. Puisque la langue appartenait désormais à chacun, il était normal qu'elle soit privatisée, et, de privatisée à privée, il n'y a avait qu'un pas, qui est aujourd'hui franchi. Il n'y a donc aucune raison de s'étonner que d'une langue, la langue française, on soit passé à des langues. Même si le phénomène des langues régionales a joué un rôle dans cette transformation du paysage linguistique, ce n'est pas à elles que je pense. Je pense d'abord à la langue que chacun désormais s'est cru autorisé a aménager, à personnaliser, comme on le fait d'un appartement ou d'une voiture. Au fur et à mesure que la littérature cessait d'être une référence, la référence, chacun se bricolait dans son coin son petit français de poche, encouragé en cela par les dictionnaires qui, après avoir été normatifs devenaient descriptifs, et par l'École qui cessait de croire à sa mission jusqu'à s'effondrer complètement sur elle-même quarante ans plus tard. 

Quand un peuple (mais il faudrait aussi interroger ce singulier-là, et peut-être ce substantif-là) a des langues au lieu d'avoir une langue, il ne se comprend plus lui-même, et les individus qui composent ce peuple ne se comprennent plus les uns les autres. Nous en sommes là.

La démocratie numérique et ses zélotes assermentés ont bien entendu accéléré encore la tendance et a parachevé l'œuvre qui arrive aujourd'hui à son terme.

Vous prétendez lutter contre un ennemi qui vous assiège, mais vous n'avez plus pour ce faire la puissance et l'assurance que donne une langue commune. Vous mettez de nombreuses embarcations à la mer mais elles ont toutes un trou béant dans la coque. Toutes ces voix qui s'élèvent ici et là sont des miettes de pain qui seront mangées avant que vous ne trouviez votre chemin. 

dimanche 31 juillet 2016

L'amour



Elle parle d'amour toute la journée. Elle dit : j'aime, je suis amoureuse, mon amour, mon chéri, je t'aime, je ne suis qu'amour, etc. 

On l'entend ne pas s'entendre. On l'entend très clairement parler de quelque chose qu'elle aimerait connaître. On entend son désespoir de ne pas aimer. On entend une sorte de folie très ordinaire. 

On entend le vide, la peur, l'espoir, on entend une psalmodie, une récitation, une prière. 

On n'entend rien.

vendredi 29 juillet 2016

Le prénom



CORA. Je suis à la caisse. Comme d'habitude, je regarde le nom de l'hôtesse de caisse, nom qui est inscrit sur sa poitrine, à droite. Ces prénoms me passionnent.

Mais la jeune femme a les cheveux longs, qui tombent sur sa poitrine, masquant à demi le prénom, et je suis myope. Je me penche très légèrement en avant pour parvenir à lire. À ce moment-là, mon regard croise celui de la caissière et je me mets à rougir, car je comprends instantanément à son coup d'œil qu'elle pense que je reluque ses seins.

Je ne vais tout de même pas me justifier. Je reste donc avec une honte qui n'a d'autre objet que l'intention que cette jeune femme a cru déceler dans mon geste.


***


CORA. Je suis à la caisse. Comme d'habitude, je regarde les seins de l'hôtesse de caisse.

Mais la jeune femme, qui porte les cheveux longs, a un nom inscrit sur sa poitrine, sans doute le sien. Je me penche très légèrement en avant pour parvenir à mieux voir ses seins. À ce moment-là, mon regard croise celui de la caissière et je me mets à rougir, car je comprends instantanément à son coup d'œil qu'elle pense que je veux connaître son prénom.

Je ne vais tout de même pas me justifier. Je reste donc avec une honte qui n'a d'autre objet que l'intention que cette jeune femme a cru déceler dans mon geste : connaître son prénom.

vendredi 1 juillet 2016

30 CH



Je lis de plus en plus souvent le mot "audiophile", dans des commentaires ou même des textes sur la musique. Comment en est-on arrivé à substituer au classique "mélomane" ce terme absurde d'"audiophile" ? L'audiophile est celui qui aime le son. Le son n'est évidemment pas la musique, pas plus que les mots et les phrases ne sont la littérature.

Eh si, justement ! Aujourd'hui, la musique, c'est du son, c'est "le son". Le son c'est de la musique, si l'on veut, mais une musique d'où est absente sa composante fondamentale : la pensée. Il est donc tout à fait logique que l'on nous parle désormais des "audiophiles", en lieu et place des mélomanes qui, il faut bien le dire, se font si rares qu'ils n'ont même plus une station de radio qui leur est dévolue.

De mon temps, les "audiophiles" étaient ces gens un peu ridicules qui dépensaient des fortunes dans du matériel audio de très haute qualité. Je m'en souviens parfaitement, car un de mes frères ainés était de ceux-là. Plus ils faisaient attention à la qualité du son, ces audiophiles, moins ils écoutaient… la musique. Il s'agit là typiquement d'une perversion. On perd de vue (d'ouïe) la substance de la musique, pour n'en conserver que l'enveloppe.

Mais les choses ont tellement évolué qu'on ne doit même plus comprendre ce dont je parle. J'ai eu hier, sur Facebook, une discussion tout à fait hallucinante avec une dame qui me parlait du pianiste Polnareff, et qui voulait à tout prix me persuader que celui-ci donnait des concerts, « de la même manière qu'une Callas ou qu'une Montserrat Caballé »… Quand les mots perdent à ce point leur sens, il n'y a plus de conversation possible.

Un berger, j'imagine, aime sans doute beaucoup le son qui l'entoure, quand il mène ses bêtes dans les pâturages ; et je ne peux que lui donner raison. Les sons de la nature sont la plupart du temps très beaux, mais la musique c'est autre chose, puisqu'il s'agit d'une construction humaine. Qui dit construction dit pensée, dit composition (au sens strict : poser avec, à côté, mettre des sons en rapport les uns avec les autres, et de ces rapports, tirer un sens, un langage, des images). Qui dit composition dit donc relations. Si vous ne savez pas mettre des sons (et des sens) en relation les uns avec les autres, vous ne savez pas composer, de la même manière que si vous savez pas mettre des phrases (et des sens) en relation les unes avec les autres, vous ne savez pas écrire. Peu importe le son, peu importent les mots, dans un premier temps c'est le sens qui importe. Qu'il existe une composante hédoniste dans la musique est indéniable. On peut parfaitement prendre du plaisir, un plaisir passif, à la beauté des sons, des accords, des timbres instrumentaux, des dynamiques, mais l'on sait bien, et le compositeur le tout premier, que l'essentiel n'est pas là. Pour la beauté des sons, encore une fois, point n'est besoin d'instruments ni de compositeur, la nature pourvoit à notre bonheur. Seulement elle parle dans un langage qui n'est pas le nôtre — et c'est là son principal attrait. 

Le force de la musique, c'est qu'elle exige de nous une volonté. Être entouré de la plus belle musique du monde ne sert à rien si vous n'avez pas la volonté de l'écouter, puis de l'entendre. Elle ne se donnera pas à vous si vous ne faites pas l'effort d'aller vers elle. On dit en général qu'il faut une dizaine d'années pour faire un instrumentiste accompli (je pense qu'il faut beaucoup plus, mais peu importe), mais je suis certain qu'une vie ne suffit pas à faire de quelqu'un un écouteur de musique accompli. Heureusement, nous vivons plusieurs vies, grâce à une chose fondamentale dont tous cherchent aujourd'hui à nous débarrasser : l'héritage. Le goût et les aptitudes se déposent lentement dans la généalogie d'un individu. Ça laisse des traces… Il n'y a pas d'art possible dans un monde de la table rase. La volonté est nécessaire mais pas suffisante, il lui faut encore un terrain sur lequel s'inscrire, et ce terrain, ce sont les traces laissées par notre ascendance. 

Le son n'est donc qu'un vecteur. Il peut être vivant ou il peut être mort. La musique est l'art qui rend les sons vivants, elle s'adresse donc à des êtres vivants, qui restent vivants malgré la très puissante injonction incessante à être mort. Conduisez-vous comme des morts, aimez comme des morts, votez comme des morts, vivez comme des morts. La variété, la chanson, le rock, la pop-music, le rap, la techno sont des choses mortes qui s'adressent à des morts qui s'ignorent. Et la mort s'étend sur le paysage… Parfois, ici ou là, on en voit un qui se réveille, qui se frotte les yeux, et qui ne comprend pas ce qu'il voit. Il se sent un peu seul…

mercredi 29 juin 2016

S'exprimer



Existez-vous ? C'est une question de pure forme car si vous me répondez c'est que vous n'existez pas. Avez-vous déjà essayé de vous exprimer, de sortir quelque chose de vous, donc ? L'expression est-elle le contraire de l'impression ?

On pourrait se demander si, pour s'exprimer pleinement, il ne faudrait pas justement ne pas exister. Imaginez la liberté inouïe de qui s'exprimerait sans exister ! La tentative de celui qui existe et qui pourtant veut s'exprimer est vouée à l'échec. Il sera toujours retenu à droite, à gauche, par Untel, par l'amour, par le sentiment de culpabilité, par le passé, par le présent, par le poids des solidarités de classes, professionnelles, raciales, générationnelles, sexuelles, par la peur, par le côté fascisant de la langue commune. Non, croyez-moi, il vaut bien mieux de pas exister. Ou le moins possible.

C'est la raison pour laquelle ceux qui existent ne savent pas s'exprimer, tout occupés qu'ils sont à exister. Quand un écrivain — je veux dire un véritable écrivain — vous donne rendez-vous dans un café parisien, vous pouvez bien entendu vous y rendre, mais il ne faut pas que vous espériez le rencontrer. Celui que vous verrez attablé devant un verre de blanc ne sera au mieux que son double social, son avatar médiatique pâle et stéréotypé, un pauvre type envoyé là en mission et qui ne sait pas pourquoi. Du vide enveloppé de chair, sentant le vin et parlant trop fort. Il vous dira immédiatement combien il existe, combien il est vivant, réel, et cela provoquera en vous comme un haut-le-cœur, comme une envie brutale de vous enfuir et d'aller vomir aux toilettes. Mais vous ne laisserez rien paraître. Vous échangerez avec lui des compliments, des commentaires, des opinions, des critiques feutrées, vous le flatterez, vous lui donnerez l'impression qu'il est là autant que dans ses livres et il fera d'autant plus attention à vous qu'il vous méprisera. Vous remarquerez qu'il a les ongles un peu longs, qu'il a un tic de langage agaçant, vous noterez qu'en vous parlant il jette des regards à la femme assise à gauche, qui, elle, l'ignore complètement. Il vous parlera de son chat. Il vous laissera payer l'addition. Déjà, vous voyez, à ses yeux qui clignent un peu trop, qu'il pense à son prochain rendez-vous et qu'il vous reproche mentalement d'être là. Vous vous en voudrez d'avoir cédé à ce désir idiot, même pas le vôtre, de le rencontrer. Le rencontrer pour quoi ? La chose vous paraît maintenant d'une stupidité rare. À votre âge ! Si au moins il était homosexuel… Mais non, il est banalement hétéro, catholique, un peu fané, un peu gras, la peau luisante. Et voilà qu'en plus il allume une cigarette.

Il vous vient à l'esprit les grandes dégoulinades du scherzo en ut dièse de Chopin. Vous ne savez pas pourquoi elles vous font tout à coup penser à ces rideaux en perles de plastique, aux portes des maisons dans le midi. Mais il est temps de prendre congé. Il retrouve un peu de gaieté, enfin. Vous n'aurez évidemment rien appris d'intéressant sur ses livres, mais vous pourrez raconter une ou deux anecdotes à votre petite amie qui vous a bien sûr poussé à le rencontrer. Au revoir, merci. Vite, le métro. La vraie vie. Alors ? Oh, tu sais, un type banal, en somme. Banal ? Comment ça, banal ? Je le savais, tu n'as pas su le faire parler, lui donner envie de s'exprimer. Mais tu n'avais qu'à y aller, toi, tu aurais sûrement su lui donner envie de s'exprimer ! C'est toi qui voulais que je le rencontre, moi je n'en avais pas envie. Tu m'énerves. Tu gâches toutes tes chances ! Des chances de quoi ? Allez, vas-y, dis-moi, des chances de quoi ? Tu es un raté. Et toi une midinette, une rêveuse, tu aurais dû te mettre avec quelqu'un de célèbre. Tu es un raté et tu me fais chier. Elle va pleurer dans la chambre. Il allume la télé.

Eh bien, en voilà de l'expression ! Voilà comment de vrais gens s'expriment dans la vraie vie. Cette idiote voudrait que leur vie soit un peu plus littéraire, mais elle ne comprend rien à la littérature. Comment peut-on concilier la littérature avec le fait d'aller chier tous les matins après le petit déjeuner, je vous pose la question. Elle lui parle de ressenti, mais elle est constipée. Je me demande d'ailleurs si ceux qui parlent de "ressenti" ne sont pas tous constipés, ce qui expliquerait qu'ils insistent sur ce qu'ils ressentent : ils ont le temps d'y penser. Elle a dit : « Tu me fais chier ! » Mais non, justement. On ne peut pas dire qu'il y réussisse. Il se demande si son amie ne préférerait pas vivre avec un homosexuel. Finalement. Tout bien considéré. Elle existe drôlement, n'empêche ! Elle existe suffisamment pour lui donner envie de ne pas s'exprimer devant elle. À sa manière, lui aussi est constipé. Il passe beaucoup de temps aux toilettes, avec des livres. Quand il est aux toilettes avec un livre, il pense qu'il n'existe pas, et ça le soulage terriblement. Mais il y a toujours un moment où elle vient tambouriner à la porte des toilettes en lui disant : « T'es mort ? » Et ça la fait rire. Il répond oui, machinalement, mais il se dit : « Oh oui, si je pouvais être mort, au moins quelques minutes par jour ! » Quand elle lui a dit qu'il était "un raté", il a pensé que ceux qui réussissent leur vie se laissent mourir à de certains moments, sans que personne ne s'en aperçoive. Lui ne sait pas faire ça. Elle a raison, il rate tout. Quand il veut s'exprimer, c'est un ratage complet, à chaque fois. Même lui ne comprend pas ce qu'il est en train de dire. Surtout lui. Les autres semblent comprendre, ou alors font semblant. Et quand par miracle il trouve les mots exacts pour dire ce qu'il a sur le cœur, tout le monde le regarde avec de gros yeux de poisson mort. La seule personne qui le comprendrait correctement serait son chien s'il en avait un. Il a emménagé avec son amie parce qu'il pensait que ce serait comme d'avoir un chien, mais il se rend compte que ce n'est pas du tout pareil. Ah non, alors, pas du tout ! Les chiens ne vous envoient pas rencontrer un écrivain. Ils vous accompagnent, ça oui, mais ce n'est pas pareil. Les chiens vous permettent de draguer au square et ils ne vous traitent pas de "raté". Ils ne veulent pas d'enfants. Ils ne tiennent pas absolument à partir en vacances. Ils ne vous parlent pas du dernier film qu'ils n'ont d'ailleurs pas vu et surtout ils ne parlent pas de leur ressenti. Ils existent, leur existence réchauffe la vôtre, et c'est tout. 

vendredi 24 juin 2016

Pour en finir avec la Fête de la musique



Allez signer la pétition contre la Fête de la musique !


Pour en finir avec la Fête de la Musique

La Fête de la musique, le 21 juin de chaque année, est sans aucun doute l'une des nuisances les plus graves que les Français (et les Européens) ont à supporter depuis trente-quatre ans. La musique a besoin de silence, elle n'a pas besoin de fête, et surtout pas de cette "fête" sale, bruyante et laide, qui à elle seule illustre parfaitement la prolétarisation et l'orwellisation effrénées de notre société. Que ce beau mot de "musique" ait changé de sens à ce point et qu'en son nom soit commis chaque année cet attentat contre la tranquillité, le silence, la quiétude, et l'urbanité, montre assez dans quel état d'hébétude et d'imbécillité est tombé le peuple de France, qui tambourine quand on lui dit de tambouriner, qui s'agite quand on lui demande de s'agiter, qui agresse sans vergogne ceux qui ne sont pas assez veules et soumis pour marcher à la baguette. Quelle humiliation, cette atroce journée des incivilités encouragées et du débraillé subventionné qui porte le nom du plus noble de tous les arts, quelle démonstration du mépris de notre civilisation et du sens que de faire d'une apothéose du bruit une "fête de la musique" ! 
Nous demandons à ce que soit mis fin au plus tôt à ce que Philippe Muray a si bien décrit dans ses ouvrages, le festivisme débile, encouragé par une classe politique qui veut avant tout avilir et ridiculiser ceux à qui elle devrait au contraire proposer la beauté et la culture. Si la chose pouvait à la rigueur se concevoir en 1981, ce dont pour notre part nous doutons fort, il est parfaitement clair qu'aujourd'hui cette manifestation a perdu le peu de sens qu'elle pouvait avoir à l'époque. C'est le contraire dont nous avons besoin. Nous avons besoin de calme, de sérénité, de silence, ce silence qui est désormais tellement rare qu'il est devenu l'un des biens les plus précieux de l'humanité, au même titre mais plus encore que la nuit qui elle aussi a pratiquement disparu. Nous demandons donc qu'à la place de la "fête de la musique" soit instituée en France une journée du Silence, journée durant laquelle le bruit ambiant devra être divisé au moins par deux, journée durant laquelle il sera loisible à chacun de constater que beaucoup de maux (sociaux, par exemple) sont exacerbés par le bruit, que le bruit est une des pollutions les plus graves et les plus insidieuses qui soient, et sans aucun doute une de plus sous-estimées. Le bruit rend fou, littéralement fou.
La musique, c'est comme la tolérance, il y a des maisons pour cela. Le 21 juin, célébrons l'étant plutôt que l'été. Un gouvernement courageux et responsable s'honorerait de prendre une mesure de salubrité publique qui soulagerait énormément de Français, et d'abord parmi les plus faibles.